Les derniers gestes d'Obama pour tenter de préserver son bilan

 

A une semaine de l’investiture de Donald Trump, l’administration Obama se prépare à plier bagage. Mais non sans tenter de «sauver les meubles». Car depuis la victoire du candidat républicain à l’élection présidentielle, Barack Obama multiplie les mesures chocs et cherche à avancer sur certains dossiers, alors même que la survie de son héritage à l’ère Trump pose question.

Après huit ans de présidence et deux mandats, Barack Obama n’a plus que quelques jours pour consolider son bilan. Santé, environnement, politique étrangère… Les dossiers sont nombreux, parfois majeurs, et ils risquent fort d’être soigneusement détricotés les uns après les autres par l’administration de son successeur, qui en a fait une promesse de campagne.

Conscient que son héritage pourrait ne pas survivre aux objectifs du milliardaire, le président sortant multiplie depuis quelques temps les interventions et les mesures pour tenter de protéger ce qui peut encore l’être. Et il a beau avoir plaidé pour une transition en douceur lors de son entretien avec Donald Trump, Barack Obama n’est visiblement pas prêt à faciliter l’arrivée de l’homme d’affaires aux manettes de la Maison Blanche.

Sanctions contre la Russie

D’un point de vue diplomatique, Donald Trump va devoir s’atteler à restaurer les relations de Washington avec Moscou, dont il souhaite ouvertement se rapprocher. Car depuis deux semaines, l’administration Obama a pris une série de sanctions contre des responsables russes, suite aux accusations des services de renseignement américains pointant le rôle du Kremlin dans une campagne de piratage et de propagande lors de l’élection présidentielle.

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Après avoir expulsé des Etats-Unis le week-end du jour de l'An, 35 espions russes accusés d'avoir interféré dans la présidentielle américaine, le gouvernement Obama a pris pour cibles lundi 9 janvier cinq autres Russes, dont deux meurtriers présumés de l'opposant et ancien espion Alexandre Litvinenko, empoisonné au polonium à Londres en 2006. Le procureur Alexander Bastrykin, proche de Poutine, est également visé.

A l’origine de ces sanctions, il y a la publication d’une liste actualisée, la liste dite « Magnitski », du nom d'une loi américaine de décembre 2012 qui permet de geler les éventuels biens et intérêts américains de responsables russes interdits de séjour aux Etats-Unis. Cette liste, renouvelée et présentée chaque année devant le Congrès, est une source de grandes tensions entre les deux pays, aux relations glaciales depuis quelques années. Une manière pour Obama, avec cet ultime pied-de-nez à Poutine, de chercher à embarrasser Donald Trump.

« Il y avait la volonté de dresser le peuple contre Trump avec un vieil épouvantail : l’épouvantail russe. Mais ça n’a pas marché. Cela marche avec un politicien normal. Mais Trump n’en est pas un », analyse Jean-Éric Branaa, spécialiste des États-Unis et maître de conférences à l'Université Paris 2 Panthéon-Assas. « Il n’y aura pas de suites à l’agitation d’Obama », estime-t-il.

Résolution 2334

Sur la question du dossier israélo-palestinien aussi, le gouvernement Trump va devoir arrondir les angles. Les rapports tendus entre Barack Obama et le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahu se sont encore dégradés avec l’adoption par le Conseil de sécurité de l’ONU, le 23 décembre, d’une résolution demandant à Israël d’arrêter ses activités de colonisation dans les Territoires palestiniens. D’habitude, Washington soutient systématiquement l’Etat hébreu et oppose son veto aux résolutions qui lui sont hostiles. Par sa décision de s’abstenir, Barack Obama a ainsi envoyé un dernier message fort à Netanyahu avant de quitter le pouvoir.

Difficile de ne pas y voir encore une volonté de compliquer un peu plus la tâche à Donald Trump, qui a multiplié les attaques et les critiques sur Twitter au lendemain du vote à l’ONU. Une semaine auparavant, le milliardaire avait nommé David Friedman au poste de futur ambassadeur américain en Israël. Or David Freidman est un fervent partisan de la colonisation et veut transférer l’ambassade américaine de Tel-Aviv à Jérusalem.

Mais là aussi, Jean-Eric Branaa estime que les initiatives d’Obama risquent peu d’affecter le travail de son successeur. « Les républicains se sont rangés derrière Trump, qui critique l’ONU et veut s’en détacher. » Le chercheur rappelle que le président-élu « prépare une remise à zéro totale, avec une nouvelle logique et une façon de penser complètement différente » sur les questions de politique étrangère.

Bilan environnemental

Plus significatives, les dernières mesures de Barack Obama concernant l’environnement sont plus problématiques pour le nouvel arrivant à la Maison Blanche. Le 20 décembre, le président sortant a décrété l’interdiction permanente de tout forage dans de vastes zones de l’océan Arctique. Il a également sanctuarisé plusieurs canyons sous-marins dans l’océan Atlantique. Et Obama ayant utilisé une loi déjà existante pour se faire, il sera compliqué pour le gouvernement Trump de revenir dessus.

L’actuel locataire de la Maison Blanche a également élevé deux territoires de l’Utah et du Nevada au rang de « monuments nationaux », qui rendent désormais impossible toute exploitation minière ou forage dans leur périmètre, en vertu d’une loi de 1906 qui protège certains biens naturels, scientifiques ou culturels des Etats-Unis. Etablie sur décision du seul chef de l’Etat, cette loi ne prévoit pas de retour en arrière. Sous sa présidence, Obama a protégé plus de 244 millions d’hectares, essentiellement maritimes, soit plus que n’importe lequel de ses prédécesseurs.

En revanche, l’accord de Paris sur le climat, qu’il a soutenu et ratifié, est sur la sellette. Donald Trump est un climato-sceptique notoire, ses positions et ses nominations laissent entrevoir une administration favorable aux énergies fossiles. « Les républicains ne respecteront pas l’accord de Paris. Ils disent que ça coûte trop cher aux Etats-Unis et que le réchauffement climatique est une invention », souligne Jean-Eric Branaa, et maître de conférences à l'Université Paris 2. Dans les colonnes du journal Science publié le 9 janvier, Barak Obama s’est fendu d’une ultime tribune pour défendre un accord qui risque donc d’être torpillé par son successeur.

Le destin de l’Obamacare

Mais c’est surtout pour sa réforme-clé de l’assurance maladie que le président sortant a du souci à se faire. Cible privilégiée des républicains, l’Obamacare est la priorité absolue de Donald Trump, qui a promis de lancer son abrogation dès son entrée en fonction. Le 4 janvier dernier, face au Congrès américain, Barack Obama est passé à l’offensive en appelant les élus démocrates à resserrer les rangs et à se battre contre la suppression de sa réforme emblématique, qui couvre à l’heure actuelle 20 millions de citoyens américains.

Et si le Sénat a déjà commencé à détricoter la réforme avec l’adoption d’une résolution budgétaire dans la nuit du 11 au 12 janvier (51 voix pour, 48 contre), cela n’a pas empêché les élus démocrates de prendre la parole pour exposer, les uns après les autres, leur objection à une telle mesure lors du vote. Et c’est désormais au tour des députés de la Chambre des représentants, ce vendredi 13, de se prononcer. La bataille pour le démantèlement de l’Obamacare a donc commencé, et elle s’annonce longue et difficile. « Il est certain que les républicains veulent le faire mais ils vont avoir beaucoup de mal, c’est techniquement très difficile et cela va prendre du temps », insiste Jean-Eric Branaa, spécialiste des Etats-Unis. « Cela comporte beaucoup de doutes et d’enjeux ».

L’échec de Guantanamo

Autre promesse phare d’Obama, mais celle-ci non tenue, la fermeture de la base cubaine de Guantanamo. En dépit de tentatives répétées, il n'a pas réussi à franchir l'obstacle du Congrès. Début 2016, il a présenté un plan identifiant une douzaine de sites sur le sol américain susceptibles d'accueillir des prisonniers. En vain. Le président américain, à défaut de mettre la clé sous la porte, a tenté de vider les lieux de ses prisonniers.

Donald Trump, lui, s’est dit prêt à remplir Guantanamo de « sales types » et le futur ministre de la Justice, Jeff Sessions a répété qu'il n'était pas favorable à la fermeture de la prison, « endroit sûr pour garder des prisonniers ». « Trump veut maintenir Guantanamo parce que c’est un symbole de la dureté des Etats-Unis contre le terrorisme », précise Jean-Eric Branaa.

Clémence et pardon

Mais là où Obama profite des derniers jours de sa présidence, c’est sur la question des commutations de peines et des pardons présidentiels. Si ce n’est pas inhabituel pour un président sur le départ, il n’y en a jamais eu autant que sous Obama. Au total, ce dernier a procédé jusqu’à maintenant à plus de 1 176 réductions de peines, concernant essentiellement des petits dealers ou consommateurs de drogue.

De quoi « relancer le débat sur la sévérité des peines aux Etats-Unis », selon le spécialiste de la politique américaine Jean-Eric Branaa, à l’heure précisément où quelqu’un comme Donald Trump, qui se présentait comme le candidat de « la loi et de l’ordre » et de la lutte contre la drogue, va accéder au pouvoir.

Barack Obama a encore jusqu’au 20 janvier, jour de l’investiture de son successeur, pour accorder sa clémence ou son pardon. Et dans la dernière ligne droite, il pourrait se décider à jouer des cartes extrêmement gênantes pour le président-élu. Il serait notamment question de gracier les enfants présents illégalement sur le sol américain, ce qui les protégerait de toute expulsion. Pas de quoi ravir Trump, étant donné ses positions sur l’immigration.

Mais il pourrait surtout s’agir de gracier les lanceurs d’alerte Edward Snowden et Chelsea Manning. L’un et l’autre ont d’ailleurs déjà demandé à Obama de faire un geste pour eux avant de quitter ses fonctions. « Tout le monde s’y attend, note le chercheur Jean-Eric Branaa, et là ce ne serait pas un simple caillou dans la chaussure de Trump mais un bel affront ». Et s’il y a des retombées après de tels pardons, ce sera désormais au nouveau locataire de la Maison Blanche de les gérer. En ce sens, la dernière semaine de Barack Obama pourrait être décisive.

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